Sauvetage et Restauration d'un Incunable du Bas-Languedoc

Trois mois de patience, de rigueur déontologique et de gestes séculaires dans l'atelier bénévole du Fonds du Livre et de l'Édition Régionale à Montpellier.

Restauration méticuleuse d'un ouvrage ancien du Bas-Languedoc dans l'atelier du FLER
Auteur : Jean-Pierre Alvernhe & l'équipe d'atelier • Date : 18 Février 2026 • Catégorie : Conservation Préventive & Métiers d'Art • Temps de lecture : 7 minutes

À l'automne 2025, un appel téléphonique nous alertait sur la découverte fortuite, dans le grenier humide d'un vieux mas viticole des environs de Pézenas, d'une malle en cuir contenant plusieurs dizaines d'ouvrages recouverts de poussière et rongés par les moisissures. Parmi ces trésors en sursis reposait un volume in-quarto relié en veau brun : un exemplaire miraculeux du « Traité sommaire des arbres fruitiers et de la culture de la vigne en Bas-Languedoc », imprimé sur les presses montpelliéraines de Jean Pech au début du XVIIe siècle. Voici la chronique passionnée de son sauvetage par les bénévoles du FLER.

1. Le constat d'état et le protocole d'urgence sanitaire

À son arrivée au 17 rue Rigaud, l'ouvrage présentait des altérations majeures qui menaçaient sa survie à court terme. Le cuir du dos était desséché, craquelé et pulvérulent ; les mors supérieur et inférieur étaient fendus sur toute leur hauteur, laissant les cahiers intérieurs désolidarisés de la couverture. Plus inquiétant encore, une attaque fongique active (moisissures du genre Penicillium et Aspergillus) s'était développée sur les cinquante premières pages, consécutivement à un taux d'humidité relative supérieur à 85% dans le lieu de stockage d'origine.

Conformément aux règles internationales de conservation préventive édictées par l'ICOM-CC, l'ouvrage a immédiatement été isolé dans notre chambre de quarantaine hermétique. Durant dix jours, il a fait l'objet d'une décontamination douce par anoxie statique à l'aide d'absorbeurs d'oxygène, stoppant nette la prolifération des spores sans altérer la texture des fibres de lin et de chanvre du papier chiffon d'époque. Ce n'est qu'une fois cette sécurité microbiologique garantie que les gestes de restauration proprement dits ont pu débuter.

2. Le dépoussiérage mécanique et le nettoyage à sec

La seconde phase a mobilisé trois bénévoles durant plus de quarante heures de travail minutieux. Chaque feuillet a été dépoussiéré individuellement sous notre hotte aspirante équipée de filtres absolus HEPA. À l'aide de pinceaux japonais doux en poils de chèvre et d'éponges en latex naturel sans soufre (éponges Wishab), nous avons éliminé les poussières incrustées, les déjections anciennes d'insectes et les résidus de suie.

Ce travail d'horloger exige une délicatesse infinie : une pression excessive risquerait d'arracher l'épiderme superficiel du papier ou d'effacer les remarquables lettrines xylographiques qui ornent le début de chaque chapitre. Durant cette étape, nous avons découvert avec émotion plusieurs annotations manuscrites à l'encre métallo-gallique en marge du texte, témoignant des observations météorologiques consignées par un vigneron languedocien lors de l'hiver terrible de 1709.

L'analyse sous lumière ultraviolette a révélé la remarquable stabilité de l'encre typographique composée de noir de fumée et d'huile de lin cuite, confirmant la virtuosité des maîtres imprimeurs montpelliérains de l'époque qui savaient allier pureté chimique et résistance mécanique aux épreuves des siècles.

3. Consolidation structurelle, désacidification et comblement

L'acidité naturelle des encres anciennes et les attaques biologiques avaient fragilisé les bords de nombreuses pages, provoquant des déchirures en queue et des lacunes matérielles. Fidèles à la déontologie du FLER, nous appliquons exclusivement le principe de stricte réversibilité : aucun produit synthétique irréversible, aucun adhésif moderne à base de solvants pétrochimiques ne franchit le seuil de notre atelier.

Nous avons préparé un empois traditionnel d'amidon de blé purifié, cuit à feu doux et tamisé à plusieurs reprises pour obtenir une texture transparente, souple et neutre (pH 7,2). Les déchirures ont été consolidées au verso à l'aide de bandelettes de papier japon Kozo de 9 grammes par mètre carré. Ces fibres végétales longues et translucides épousent parfaitement la structure du papier d'origine sans créer de surépaisseur disgracieuse, tout en conservant une lisibilité parfaite des caractères.

4. Réfection de la couture sur nerfs de bœuf et réemboîtage

La structure de la reliure exigeait une reprise complète de la couture. Les anciens nerfs en boyau étant rompus, notre relieur bénévole référent a réinstallé l'ouvrage sur un coussoir en chêne traditionnel. À l'aide d'un fil de lin écru non blanchi et ciré à la cire d'abeille pure, chaque cahier a été cousu un à un sur quatre nouveaux nerfs en cuir tanné végétal, restituant au corps d'ouvrage sa souplesse et sa solidité initiale.

Les plats d'origine en carton contrecollé ancien ont été nettoyés, stabilisés par une imprégnation à l'hydroxypropylcellulose (Klucel G dans l'éthanol pur), puis réemboîtés selon la méthode de la restauration sur tranche. Le dos a reçu une pièce de titre en maroquin rouge doré aux petits fers à la feuille d'or 22 carats, reprenant la typographie d'époque.

5. Restitution citoyenne et numérisation intégrale

Après trois mois d'efforts patients et 140 heures de travail bénévole désintéressé, ce précieux témoin de l'agronomie languedocienne a retrouvé toute sa dignité matérielle. Conditionné dans une boîte de conservation sur mesure confectionnée en carton permanent sans acide (norme ISO 9706), il est désormais conservé dans notre magasin sécurisé sous la cote MS-AGR-032.

Conformément à notre mission de service public, l'intégralité du volume a été scannée à 600 DPI sur notre scanner planétaire sans contrainte mécanique. Le fac-similé numérique enrichi d'un index toponymique est téléchargeable gratuitement sur notre portail web, accessible aux chercheurs, étudiants et passionnés du monde entier.

Déclaration de Réinvestissement et Bénévolat Loi 1901

Ce sauvetage a été entièrement financé par le réinvestissement des cotisations et dons perçus par le FLER. Aucun honoraire commercial n'a été perçu. « L'ensemble des cotisations et adhésions est intégralement réinvesti dans les missions d'intérêt général de l'association. » Chaque citoyen peut participer à ces opérations en rejoignant nos ateliers bénévoles.

Vous possédez des ouvrages anciens nécessitant un diagnostic sanitaire bénévole ou vous souhaitez apprendre ces gestes ancestraux au sein de notre atelier montpelliérain ? Contactez notre équipe pour prendre part à cette aventure humaine et patrimoniale.